Face à l’urgence climatique, le secteur agricole s’organise pour réduire ses émissions de méthane. Entre innovations technologiques, valorisation énergétique et gains de productivité, des leaders de l’industrie et des experts mondiaux ont esquissé la voie d’une transition durable, souveraine et rentable pour les éleveurs, à l’occasion d’une conférence internationale organisée le 4 mai à Paris*.
La décarbonation, notamment celle du méthane représente toujours un vrai défi, ont indiqué la cinquantaine d’intervenants qui se sont succédé à la tribune lors d’une conférence de haut niveau à Paris. En effet, l'agriculture représente environ 40 % des émissions mondiales de méthane, « un chiffre qui continue de progresser malgré les efforts dans d'autres secteurs », a soutenu Fabrizio Salamanca, vice-président des Affaires publiques mondiales chez Danone. Pour lui, le méthane a longtemps été « l'élément complexe » à traiter en raison de la multiplicité des acteurs impliqués. Pourtant, Danone a pris l'engagement de réduire de 30 % son empreinte méthane d'ici 2030, un objectif en bonne voie puisque l'entreprise prévoit d'atteindre 28 % de réduction dès 2026. Cette stratégie repose sur cinq leviers majeurs identifiés par le groupe : la gestion du troupeau (santé, reproduction et génétique), la gestion des déjections, l'optimisation de l'alimentation, les innovations liées à la fermentation entérique et, enfin, d’une manière plus transversale, l'agriculture régénératrice. » Pour Fabrizio Salamanca, ces pratiques ne visent pas seulement le climat, mais aussi la santé des sols et la réduction des coûts pour les 60 000 producteurs partenaires du groupe. Il a d’ailleurs appelé l'Union européenne à « davantage de flexibilité financière » pour inciter à ces changements de pratiques plutôt que de simplement réguler le volume de production.
La méthanisation : un levier de souveraineté
A contrario, le biométhane peut s'imposer comme une solution mature pour transformer les résidus organiques en ressources, a appuyé Pierre Chambon, directeur général du gaz renouvelable Europe chez d’Engie. Il a rappelé « qu'en captant le méthane issu de la décomposition naturelle des fumiers et résidus de culture, on produit une énergie locale et renouvelable ». Engie exploite déjà plus de 40 sites en Europe en partenariat étroit avec des centaines d'agriculteurs. Outre la réduction des émissions, cette filière renforce la résilience des exploitations. Elle offre une source de revenus stable et produit du digestat, un fertilisant organique capable de remplacer environ 20 % des engrais chimiques, souvent importés. À l'échelle européenne, l'objectif de produire 35 milliards de mètres cubes de biométhane d'ici 2030 permettrait de remplacer 20 % des importations de gaz russe d'avant-guerre, « liant ainsi indéfectiblement transition écologique et souveraineté énergétique », a-t-il prédit.
Innover pour la productivité et le revenu
Pour Marcelo Mena, PDG du Global Methane Hub, « l'innovation technologique est le troisième pilier de cette mutation ». Il a souligné que l'amélioration de la productivité est le meilleur moyen de maintenir les jeunes agriculteurs sur leurs terres. Dans certaines régions comme l'Asie centrale, augmenter le rendement par vache permet d'accroître les revenus tout en réduisant l'intensité des émissions par litre de lait produit. Le Global Methane Hub, soutenu par des partenaires comme la Fondation Gates et le Bezos Earth Fund, déploie des outils concrets : formulation de rations alimentaires optimisées, sélection génomique pour des animaux plus efficients (visant 20 à 30 % de réduction d'émissions), ou encore le développement de vaccins et d'additifs inhibiteurs. Marcelo Mena a également cité l'exemple du « riz aérobie », des variétés nécessitant moins d'irrigation, permettant de réduire la consommation d'eau de moitié et les émissions de méthane de 70 %.
Une approche systémique nécessaire
Pour Andrew Jarvis, directeur du pôle Future Food à Bezos Earth Fund, l'enjeu est désormais de passer à l'échelon supérieur. Si les solutions techniques existent, leur adoption massive dépendra de la confiance des agriculteurs et des consommateurs. L'objectif est de transformer le système alimentaire pour qu'il soit à la fois abordable, nutritif et respectueux des limites planétaires. « Pour soutenir cet effort, un plaidoyer est nécessaire auprès des États, notamment en Europe, pour obtenir une plus grande flexibilité des financements et des incitations réelles à la réduction du carbone plutôt qu'une simple réduction du cheptel », a plaidé Andrew Jarvis. En somme, la lutte contre le méthane n'est pas qu'une contrainte réglementaire. C'est, selon les termes de Fabrizio Salamanca, une question de « culture » au sens propre : une évolution des pratiques humaines pour bâtir des systèmes alimentaires résilients. « C’est pourquoi la recherche doit aider à combiner le court et le long terme (…) Car si l’agriculture est en partie responsable de l’émission de méthane, elle constitue aussi une grande part de la solution », a conclu Philippe Mauguin président de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae).
(*) La France assure depuis le 1er janvier et jusqu’au 31 décembre 2026, la présidence du G7. C’est dans ce cadre qu’a eu lieu cette conférence.
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Le méthane en bref Responsable d'environ 30 % de la hausse de la température mondiale depuis la révolution industrielle, le méthane (CH4) est un levier climatique important. Chaque année, pas moins de 580 millions de tonnes de CH4 sont émises dans le monde, dont 60 % sont imputables aux activités humaines, agriculture en tête. En 2025, le secteur des énergies fossiles a rejeté 124 millions de tonnes, soit 35 % des émissions anthropiques. S'attaquer aux fuites permettrait d'éviter 30 % des émissions fossiles à « coût nul ». La récupération de ce gaz gaspillé injecterait 200 milliards de m³ par an sur les marchés. Malgré l'objectif du Global Methane Pledge de réduire les émissions de 30 % d'ici 2030, les politiques actuelles ne prévoient qu'une baisse de 20 %. Enfin, dix pays, dont la Chine, les États-Unis et la Russie, concentrent 70 % des émissions du secteur fossile. |



